Souvent présentée comme une « autre économie », l’économie sociale et solidaire (ESS) regroupe en réalité un ensemble d’acteurs bien concrets et solidement ancrés dans le quotidien économique des territoires : associations, coopératives, mutuelles, fondations. Loin d’être un secteur marginal, l’ESS représente aujourd’hui un pan significatif de l’emploi local, en particulier dans des domaines comme le médico-social, l’insertion professionnelle ou les services à la personne. Voici ce que ce modèle économique alternatif apporte concrètement aux territoires.
Qu’est-ce que l’économie sociale et solidaire ?
L’économie sociale et solidaire désigne un ensemble d’organisations qui partagent des principes communs, distincts de l’économie classique : une gouvernance démocratique, souvent fondée sur le principe « une personne, une voix » plutôt que sur le poids du capital détenu, une gestion à but non lucratif ou à lucrativité limitée, et une finalité sociale ou environnementale placée au cœur du projet économique. Cette famille regroupe des structures aussi diverses que les associations employeuses, les coopératives (qu’il s’agisse de coopératives de production, de consommation ou agricoles), les mutuelles, et certaines fondations engagées dans des activités économiques.
Une économie qui reste, malgré tout, une économie
Il serait toutefois réducteur de considérer l’ESS comme une économie purement philanthropique, déconnectée des logiques économiques classiques. Les structures de l’ESS emploient des salariés, génèrent du chiffre d’affaires, investissent, et doivent, comme toute organisation, s’assurer d’un équilibre financier pérenne pour survivre. Simplement, leur finalité première n’est pas la maximisation du profit distribué aux actionnaires, mais la réponse à un besoin social ou territorial identifié.
Un poids économique et social souvent sous-estimé
Dans de nombreux territoires, en particulier les zones rurales et les quartiers en difficulté, l’ESS constitue un employeur de premier plan, parfois plus important que le secteur privé lucratif classique. Les structures associatives, en particulier dans le secteur médico-social — maisons de retraite associatives, services d’aide à domicile, établissements pour personnes en situation de handicap — représentent une part très significative de l’emploi local dans ces domaines.
Cette réalité économique rejoint les enjeux plus larges que nous développons dans notre article sur l’impact de l’économie locale sur l’emploi : au même titre que l’artisanat ou les services à la personne, l’ESS constitue un secteur d’emplois non délocalisables, ancré durablement dans le territoire où il exerce son activité, ce qui en fait un pilier de résilience économique particulièrement précieux pour les bassins d’emploi les plus fragiles.

Le rôle central des associations dans l’économie locale
Parmi les acteurs de l’ESS, les associations occupent une place particulière, tant par leur nombre que par la diversité de leurs activités. Culture, sport, action sociale, environnement, éducation populaire : le tissu associatif irrigue des pans entiers de la vie locale, avec un impact économique loin d’être anecdotique lorsque l’on intègre les emplois salariés qu’il génère, au-delà du seul bénévolat.
Nous avions détaillé le rôle multiforme joué par ces structures dans notre article sur les associations, rouage indispensable pour dynamiser les communes : au-delà de leur contribution au lien social, les associations locales constituent un partenaire économique à part entière des collectivités, auxquelles elles délèguent fréquemment tout ou partie de la gestion de services publics locaux, de l’animation culturelle à la petite enfance.
Les coopératives, un modèle économique en plein renouveau
Les coopératives connaissent depuis plusieurs années un regain d’intérêt, porté notamment par la recherche de modèles économiques plus participatifs et par la volonté de certains entrepreneurs de sortir des logiques actionnariales classiques. Coopératives agricoles historiques, coopératives de commerçants, sociétés coopératives et participatives (SCOP), ou encore coopératives d’activité et d’emploi permettant à des indépendants de mutualiser une structure juridique commune : ce modèle irrigue de nombreux pans de l’économie locale.
Un lien fort avec les circuits courts et l’agriculture locale
Le modèle coopératif entretient un lien historique particulièrement fort avec l’agriculture locale, à travers les coopératives agricoles qui structurent depuis des décennies la commercialisation des productions de nombreux exploitants. Cette dimension coopérative rejoint directement les enjeux que nous développons dans notre article sur les circuits courts, véritables leviers de l’économie locale, où la mutualisation entre producteurs constitue souvent un facteur clé de réussite pour développer une offre en circuit court à une échelle suffisante.
Les mutuelles, des acteurs discrets mais essentiels de l’ancrage local
Moins visibles que les associations ou les coopératives dans le débat public, les mutuelles n’en jouent pas moins un rôle économique local significatif, en particulier dans le secteur de la santé et de la protection sociale complémentaire. Certaines mutuelles gèrent directement des établissements de santé ou des services de soins à l’échelle d’un territoire, constituant un maillon essentiel de l’offre de soins de proximité, en particulier dans les zones où l’offre médicale classique se raréfie.
L’insertion par l’activité économique, un levier social et économique
Un pan particulier de l’ESS mérite une attention spécifique : l’insertion par l’activité économique, qui regroupe des structures dont la mission consiste à accompagner vers l’emploi des personnes durablement éloignées du marché du travail, tout en développant une activité économique réelle — bâtiment, espaces verts, recyclage, restauration. Ce modèle hybride, à la croisée de l’accompagnement social et de la performance économique, constitue un outil précieux pour les territoires confrontés à un chômage structurel élevé.
Ces structures d’insertion entretiennent souvent des liens étroits avec les collectivités locales, qui peuvent orienter une partie de leur commande publique vers ces acteurs dans le cadre de clauses sociales intégrées aux marchés publics — une pratique qui rejoint les enjeux plus larges de commande publique responsable exercée par les collectivités.
L’ESS face aux mêmes défis que les entreprises classiques
Malgré leurs spécificités, les structures de l’ESS ne sont pas épargnées par les défis auxquels font face les entreprises classiques : difficultés de recrutement, nécessité de digitalisation, tensions de trésorerie, enjeux de transmission lorsque les dirigeants historiques partent à la retraite. Sur ce dernier point en particulier, la question de la reprise et de la pérennisation des structures associatives ou coopératives rejoint des problématiques très proches de celles rencontrées par les entreprises classiques en matière de transmission.
La digitalisation constitue également un enjeu croissant pour ces structures, souvent moins bien équipées que les entreprises classiques pour engager cette transformation, faute de moyens dédiés. Les principes que nous détaillons dans notre article digitalisation des petites entreprises : par où commencer ? s’appliquent d’ailleurs largement aux structures de l’ESS, qui gagneraient souvent à adopter une démarche progressive et priorisée plutôt que de multiplier les outils numériques sans réelle cohérence d’ensemble.
Le soutien des collectivités, un facteur déterminant
Les collectivités locales jouent un rôle déterminant dans le développement de l’ESS sur leur territoire, à travers le soutien financier direct aux associations, la mise à disposition de locaux, ou l’intégration de clauses sociales dans leurs marchés publics. Ce soutien s’inscrit dans les arbitrages budgétaires plus larges que les communes doivent opérer chaque année, entre différentes priorités de dépenses, que nous détaillons dans notre article sur le budget municipal et sa répartition.
Dans un contexte de contrainte budgétaire croissante pour les collectivités, le soutien à l’ESS fait parfois l’objet d’arbitrages difficiles, alors même que ce secteur constitue souvent un amortisseur social précieux en période de difficulté économique — un paradoxe qui traverse de nombreux débats budgétaires locaux ces dernières années.
L’ESS, un employeur féminisé et ancré dans les zones rurales
Un trait caractéristique de l’économie sociale et solidaire mérite d’être souligné : sa forte féminisation, en particulier dans les secteurs du médico-social et des services à la personne, où les femmes occupent une part très majoritaire des emplois. Cette caractéristique distingue l’ESS de nombreux autres secteurs économiques locaux, en particulier l’artisanat ou l’industrie, où la répartition entre hommes et femmes reste souvent plus déséquilibrée dans l’autre sens.
L’ESS se caractérise également par un ancrage particulièrement fort dans les zones rurales et les territoires les moins denses, où les structures associatives et coopératives constituent fréquemment le premier employeur privé du territoire, devant les entreprises classiques. Cette réalité s’explique notamment par la nature des besoins auxquels répond l’ESS — accompagnement social, services de proximité, action culturelle — qui restent nécessaires quelle que soit la taille du bassin de population, contrairement à certaines activités économiques classiques qui nécessitent une masse critique de clientèle pour être viables.
Le financement de l’ESS, un modèle hybride entre marché et subvention
Le modèle économique des structures de l’ESS repose généralement sur un financement hybride, combinant recettes commerciales issues de leur activité et subventions publiques, en particulier pour les structures intervenant dans des missions d’intérêt général. Cette dépendance partielle aux financements publics constitue à la fois une force, en sécurisant une partie des ressources de la structure, et une fragilité, en cas de désengagement budgétaire des pouvoirs publics.
Cette question du financement public rejoint les arbitrages budgétaires que doivent opérer les collectivités locales entre leurs différentes priorités de dépense, un exercice d’autant plus délicat en période de contrainte sur les finances locales, où le soutien à l’ESS peut être amené à concurrencer d’autres postes de dépense tout aussi légitimes aux yeux des élus locaux.
Vers une reconnaissance croissante de l’ESS dans les stratégies économiques territoriales
Après avoir longtemps été perçue comme une économie de second rang par rapport à l’économie classique, l’ESS bénéficie aujourd’hui d’une reconnaissance croissante dans les stratégies économiques portées par les collectivités locales, qui l’intègrent de plus en plus explicitement dans leurs schémas de développement économique territorial, au même titre que le soutien aux entreprises classiques ou à l’artisanat.
Cette évolution témoigne d’une prise de conscience progressive du poids réel de ce secteur dans l’économie locale, ainsi que de sa capacité à répondre à des besoins sociaux que le marché classique ne parvient pas toujours à satisfaire de manière rentable. Pour les territoires en quête de résilience économique face aux mutations à venir, s’appuyer sur la diversité de ces modèles économiques, entre économie classique et économie sociale et solidaire, constitue une stratégie de plus en plus valorisée par les acteurs du développement local.
Certains territoires vont même plus loin, en se dotant de véritables stratégies dédiées au développement de l’ESS, avec des objectifs chiffrés de soutien à la création de structures ou de maintien de l’emploi dans ce secteur, à l’image des politiques économiques plus classiques déployées en faveur de l’industrie ou du commerce. Cette évolution traduit une reconnaissance progressive du fait que la performance économique d’un territoire ne se mesure pas uniquement à l’aune de sa croissance ou de ses créations d’entreprises classiques, mais également à sa capacité à générer une activité économique porteuse de sens et de cohésion sociale pour l’ensemble de ses habitants.
Un secteur porteur d’innovation sociale pour les territoires
L’ESS constitue également, dans de nombreux territoires, un terrain privilégié pour l’expérimentation de nouvelles formes d’organisation économique répondant à des besoins émergents : mobilité solidaire pour les publics les plus isolés, habitat partagé pour les personnes âgées, tiers-lieux mêlant activités économiques et vie associative. Ces innovations sociales, souvent initiées par de petites structures locales avant d’être éventuellement dupliquées ailleurs, illustrent la capacité de l’ESS à anticiper et à répondre à des besoins que le marché classique ou les seules politiques publiques peinent parfois à couvrir efficacement, en particulier dans les territoires les moins denses où l’offre de services reste structurellement plus limitée.
Ce qu’il faut retenir
L’économie sociale et solidaire n’est ni une économie marginale, ni une simple annexe philanthropique de l’économie classique : elle constitue un pan à part entière de l’activité économique locale, avec un poids réel en matière d’emploi et de réponse aux besoins sociaux des territoires. Associations, coopératives, mutuelles et structures d’insertion irriguent ainsi des pans entiers du tissu économique de proximité, souvent de manière moins visible que les commerces ou les entreprises classiques, mais avec un impact tout aussi structurant sur la vitalité économique et sociale des territoires.
Reconnaître et soutenir ce modèle économique alternatif constitue, pour les collectivités comme pour les citoyens, un levier précieux pour construire des territoires plus résilients face aux mutations économiques à venir.
